Publié le 09/09/2026
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  • Économie sociale et solidaire (ESS)
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Le sourire d’Ana Luisa

Socialhub.lu republie le «Grand Entretien» tiré des archives du magazine 4x3#33 de mars 2026, Marie-Astrid Heyde est allée à la rencontre d'Ana Luisa Teixeira, responsable de Lët’z Refashion.

Ce n’est pas un sourire léger, ni un sourire à prendre à la légère. C’est un sourire qui est né et a grandi au Portugal avant de mûrir au Luxembourg. C’est aussi un sourire qui s’est souvent estompé, sans jamais s’effacer. Aujourd’hui, c’est un sourire à transmettre, sans réserve, car il porte des valeurs humanistes que l’on peine parfois à préserver.

C’est le sourire d’Ana Luisa Teixeira, responsable du service Lët’z Refashion pour Hëllef um Terrain. Il raconte une cinquantaine d’années d’engagement pour la lutte contre les inégalités, et transmet de l’espoir pour les générations ultérieures.

« I’m a local », sourit Ana Luisa Teixeira, en citant l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. Elle n’est certainement pas la seule résidente luxembourgeoise d’origine portugaise à se sentir ici chez elle – du moins faut-il l’espérer, avec près de 90.000 Portugais résidant au Grand-Duché.

D’autant plus qu’Ana Luisa détient depuis 2017 la double nationalité. « Je suis aussi Luxembourgeoise, mais je n’oublie pas mes origines », précise-t-elle. Le parcours de sa famille et la situation socio-politique du Portugal ont une influence considérable sur ses convictions, son orientation politique et sa carrière professionnelle.

« Les questions de droits humains et de justice sociale sont dans mon sang, dans ma génétique. »

À Chaves, dans le nord du pays, son enfance est marquée par la pauvreté et l’engagement politique familial. Dans les années 70-80, les Portugais se battent pour acquérir des droits sociaux après des décennies d’autoritarisme.

À cette époque, sa grand-mère touche sa première retraite : « Ce n’est pas quelque chose d’anodin ».

Son père, commerçant de profession, est très impliqué dans la politique locale ; il vit au rythme des manifestations et congrès politiques.

Son grand-père maternel, avocat, a été emprisonné à deux reprises sous la dictature d’António Salazar.

 


Pour comprendre le contexte : En 1974 et suite à la Révolution des Œillets, le régime dictatorial du Portugal laisse place à une démocratie parlementaire. Début 2026, la présidence s’est jouée entre le candidat socialiste modéré António Seguro et son adversaire d’extrême droite André Ventura. Le dernier s’est incliné avec 34%, mais son parti constitue désormais la première force d’opposition du pays, témoin supplémentaire de la montée de l’extrême droite dans de nombreuses nations européennes.

 

 

« Je n’ai pas grandi avec une cuillère en argent dans la bouche. Mon père m’a toujours dit : ‘tes études seront ton seul héritage’. »

Avec ses deux sœurs, elle passe ses étés dans des campings espagnols, dans la région de Galice, proche de la maison familiale. Elle y fait de multiples rencontres et maîtrise rapidement la langue du pays.

Ana Luisa grandit dans une famille agnostique, en minorité au sein d’une population nationale très catholique. Ce détachement du culte lui offre une autre perspective, qu’elle revendique dès son parcours scolaire. Au lieu des leçons de couture destinées aux filles, elle suit les cours d’électro-technique – « ça a été très pratique tout au long de ma vie ! ».

Ironie du sort : alors qu’elle a toujours pris soin de se tenir à distance des machines à coudre – par principe plus que par manque d’intérêt –, elle est aujourd’hui responsable du programme Lët’z Refashion et coordinatrice d’ateliers d’upcycling textile !

La jeune Portugaise suit des études supérieures à l’Université de Minho, toujours dans le nord du Portugal. Une chance que ses parents n’ont jamais eue et qui constitue son plus grand héritage. Elle y étudie les relations internationales : beaucoup de politique et de droit, un peu d’économie et une ouverture aux langues anglaise et française.

« Tu n’as pas l’air d’une Portugaise. »

Dans le cadre de son master, l’étudiante décroche une offre de stage, l’invitant à quitter la péninsule ibérique pour faire ses premiers pas dans l’Hexagone, à Bordeaux. Ses connaissances du droit et de l’espagnol font d’elle la candidate idéale pour gérer des projets européens dans un institut faisant le lien entre recherche, academia et business. Elle y reste deux ans.

Certaines paroles maladroites la laissent songeuse : « En France, on me disait souvent ‘tu n’as pas l’air d’une Portugaise’. Cela arrive ici aussi. Les gens pensent me faire un compliment, mais c’est terrible ! Je suis portugaise ! »

Ana Luisa reste très attachée à sa région, à ses amis et à sa famille. En particulier à son père, à qui elle se confie longuement durant ses études, et par la suite encore. Jusqu’en 2023, lorsqu’elle perd « ce pilier » de sa vie.

De la recherche en France, elle passe à la recherche au Luxembourg, au CRP Henri Tudor – devenu le Luxembourg Institute of Science and Technology (LIST). « J’ai été recrutée pour le projet du Fonds social européen. J’aidais les chercheurs à trouver des subventions grâce à des programmes-cadres comme l’actuel Horizon – nommé PF5 à l’époque. »

Ces deux premières expériences professionnelles lui enseignent l’importance de la recherche, qu’elle veille à soutenir tout au long de sa carrière, en invitant le monde scientifique à venir appuyer ses projets, notamment en démontrant la pertinence de l’upcycling comme réelle alternative à la fast fashion. « Les chiffres concrets », indique-t-elle, « ça parle au politique, ainsi qu’aux citoyens ».

« J’ai élevé un enfant seule dans un pays étranger. Il y a très peu de choses qui me font peur ! »

Début des années 2000. Enceinte et future maman solo, Ana Luisa a besoin d’une flexibilité horaire que le CRP ne peut alors lui accorder. Pour maintenir un équilibre entre un salaire lui permettant de vivre à Luxembourg-Ville et un emploi du temps qui tient compte de cette nouvelle réalité familiale, elle devient reporting analyst pour une grande banque américaine et travaille dans les fonds d’investissement.

« C’est une bonne école ! », soutient-elle. « L’expérience, ce n’est pas forcément sur quoi tu travailles, mais aussi l’équipe avec laquelle tu travailles, et notamment comment les choses sont menées. Je pense que, même dans le secteur bancaire, on trouve des gens qui ont des valeurs. J’ai eu la chance d’avoir une équipe très intéressante. »

Des montants vertigineux transitent sous sa supervision, d’un continent à l’autre… « Beaucoup plus que les 60 millions volés à Caritas ! », glisse-t-elle.

Grâce à ce mi-temps et au soutien de sa famille, régulièrement à ses côtés à Luxembourg, elle vit ses premiers mois de maternité un peu plus sereinement. Ses engagements sociétaux reprendront davantage de place dans sa vie quelques années plus tard, mais ses convictions l’accompagnent toujours.

Aujourd’hui dans la vingtaine, sa fille suit des études de fashion business. Une orientation qui semble de prime abord en complète contradiction avec les positions sociales et écologiques de sa maman. « Je pense effectivement qu’elle a un engagement différent. Elle est très consciente des problèmes liés à cette industrie, mais elle doit trouver son propre chemin. Je ne suis pas du genre à lui dire ce qu’elle doit faire. »

 


« Élever ma fille, je pense que ça a été le plus grand défi de ma vie, mais aussi ma plus grande fierté. Quand je la vois aujourd’hui, je me dis que j’ai bien fait mon job. »

Ana Luisa Teixeira

 

« J’ai trouvé le moyen de m’engager à la fois personnellement et professionnellement. »

Un mois avant la crise des subprimes (2007), Ana Luisa quitte le secteur financier pour se diriger vers la coopération internationale – « ce que j’ai toujours eu envie de faire, en fait ! ».

À travers différentes fonctions chez Action Solidarité Tiers-Monde (ASTM), elle suit de près les activités, formations et conférences du Cercle de Coopération du Luxembourg. Les injustices sociales issues du colonialisme la touchent beaucoup – c’est l’un des sujets sur lesquels elle échangeait longuement avec son père. Il lui tient à cœur de ne pas les reproduire, d’adopter une autre attitude que ses ancêtres.

En 2012, elle fait ses débuts à la Fondation Caritas, au service de la Coopération internationale. Des déplacements professionnels l’envoient dans les Balkans, au Laos et au Tadjikistan, pour réaliser des audits financiers. Afin d’y développer l’activité économique post-conflit, le ministère de la Coopération avait mandaté Caritas pour la gestion de programmes de reconstruction d’écoles et centres médicaux, entre autres. Une approche complète des projets qui intéresse énormément Ana Luisa. À l’époque, la fondation et ses bureaux à l’étranger étaient certifiés ISO 9001, une norme internationale de management qui a par la suite été abandonnée… aux dépens de la Fondation.

« Et comme si ce n’était pas encore assez » sourit-elle, « je me suis aussi impliquée à titre personnel en me présentant candidate à la Ville de Luxembourg ». Et puis au Parlement européen, où le contexte international lui plaît particulièrement : « C’était très intéressant, cela m’a permis de vraiment connaître tout le pays et ses problématiques », évoque-t-elle.

Après son déménagement à Betzdorf – en 2016, suite à son mariage –, elle continue à s’impliquer au niveau communal. « En politique, j’ai rencontré des gens tellement engagés, avec une conception très holistique de la politique et une vraie vision pour le pays. »

« Savoir quelles valeurs on porte, c’est important. »

En 2018, Ana Luisa démarre une toute nouvelle mission chez Caritas en prenant la gestion du programme Plaidons Responsable et de la campagne Rethink your Clothes.

L’équipe de Plaidons Responsable mène des actions d’éducation à la citoyenneté, axées sur la justice sociale et économique en vue de déclencher un changement de mentalité. Leur fer de lance : prendre du recul sur la croissance économique du pays, pour accorder davantage d’importance au bien-être des populations et de la planète.

La campagne Rethink Your Clothes, menée aux côtés de Fairtrade Lëtzebuerg, défend les mêmes principes, en ciblant l’industrie textile. Elle fait la promotion de modes alternatifs de production et de consommation vers plus d’éthique et de durabilité, avec un lieu où ateliers et offre vestimentaire durables se rejoignent : Lët’z Refashion, au centre-ville.

 


« Le textile est, pour moi, une manière pertinente de montrer les problématiques liées aux conditions de travail, et ce lien encore avec le colonialisme, qui a été une façon d’exploiter la main-d’œuvre lorsqu’on a commencé à délocaliser la production dans les années 80. S’y ajoute encore la question des déchets : on continue à utiliser les pays en développement pour se débarrasser de ce qu’on ne veut pas voir ici. »

Ana Luisa Teixeira

 

Elle travaille à l’époque sous la houlette d’Andreas Vogt, l’avant-dernier directeur de Caritas, décédé durant la pandémie. Il était, aux yeux d’Ana Luisa, l’une des personnes les plus inspirantes de sa carrière : « C’était un homme féministe et écologiste, qui avait aussi une vision très moderne de la coopération. Il parvenait à maintenir une relation de proximité avec le personnel, tout en se faisant respecter. »

« Le risque de fermer la porte était très, très grand. »

En juillet 2024, tout bascule. Le scandale Caritas éclate : environ 61 millions d’euros ont été frauduleusement transférés par des employés de la Fondation. Déception, questionnement, revirements de situation… Du jour au lendemain, le sentiment de fierté partagé par les équipes de Caritas devient un sentiment de honte. La notoriété et le respect, qui accompagnaient ce nom, s’écroulent.

Les emplois d’Ana Luisa et des quatre membres de son équipe sont directement menacés. Ils sont attachés au volet Coopération internationale de Caritas, celui que la perte de confiance frappe de plein fouet. La vingtaine de salariés du service est alors sur la sellette.

« J’avais dit à l’équipe que j’allais essayer de sauver le projet, mais que je n’allais peut-être pas réussir. Il a été rapidement établi que la nouvelle entité – Hellef um Terrain (HUT) – n’allait pas reprendre les actions de coopération internationale. J’ai prévenu Fairtrade qu’il y avait peu de chances qu’on puisse poursuivre le travail entamé à leurs côtés pour Rethink your Clothes, puisque nous n’aurions plus de subventions du ministère des Affaires étrangères. Heureusement, d’autres projets attendaient les deux personnes qui travaillaient sous ma responsabilité sur ce volet.

Pour Plaidons Responsable, j’ai contacté PwC, qui assurait la gestion de crise de Caritas avec Christian Billon. J’avais des preuves concrètes que le programme pouvait tenir la route, sur base d’un petit projet débuté un an plus tôt avec le ministère de l’Environnement, du Climat et de la Biodiversité. Mais il fallait une nouvelle structure ! Cela a pris du temps, il y a eu de longs mois d’incertitude durant lesquels nous avons travaillé sans savoir où cela allait nous mener, mais le Ministère a finalement accepté de nous soutenir. »

« J’ai commencé à travailler sur la question du textile en 2018. En quelques années, j’ai vu un grand avancement. »

En juillet 2025, un an après ce séisme, la Convention avec le ministère est enfin signée. Elle intègre une stratégie sur quatre ans, témoignant de la confiance accordée à la responsable de service, qui s’est battue sans relâche.

De quoi donner un second souffle à Ana Luisa et ses deux collègues, Hannah et Sophie : « Elles ont vécu toute cette période difficile avec moi, nous sommes très soudées. » Les partenaires aussi sont restés fidèles et les effectifs ont récemment pu être agrandis pour poursuivre – dorénavant au sein de HUT – ce travail de sensibilisation de longue haleine.

À présent, Ana Luisa peut avancer sereinement. Malgré la tempête, elle reste fière du travail mené auprès de Caritas. « J’ai déjà pris beaucoup de distance par rapport au scandale. Je n’oublie pas que ce que j’ai construit chez Lët’z Refashion, c’est aussi avec le soutien de Caritas. J’ai reçu du soutien et de la reconnaissance de chaque directeur. »

La boutique Lët’z Refashion connaît un succès croissant en ville. Ses rayons sont constamment remplis d’articles « upcyclés » ou de seconde main. « La vente d’occasion est devenue une tendance, même si elle a aussi ses perversités, notamment avec Vinted. » La plateforme est devenue le plus grand distributeur de vêtements de France, encourageant massivement la revente d’articles d’ultra-fast fashion et contribuant par là à la logique de surconsommation que la seconde main est censée canaliser.

 


Je ne fais pas ce travail parce que j’aime les fringues. Je le fais pour des questions sociales et écologiques.

Ana Luisa Teixeira

 

L’atelier accueille de nombreux curieux. Certains viennent y faire réparer un produit abîmé lors des Repair Cafés hebdomadaires, d’autres assistent aux workshops pour apprendre à le faire eux-mêmes.

Le travail de sensibilisation se poursuit également auprès des communes, responsables de la gestion des déchets – y compris textiles – qui ont donc un grand rôle à jouer.

2026 devrait aussi voir se concrétiser le projet LUI – Luxembourg Upcycling Initiative, qui offrira des emplois à des bénéficiaires du revenu d’inclusion sociale, dont l’expertise textile sera mise à contribution dans un projet de revalorisation d’uniformes usagés de la Police.

« De quel côté de l’histoire veux-tu être ? »

« Il y a des questions qu’on me pose souvent : ‘Comment fais-tu pour continuer ce travail ? Crois-tu encore qu’on puisse changer quelque chose dans le monde ?’ Je ne fais pas ce travail en espérant que le monde change. Je le fais parce qu’il véhicule des valeurs auxquelles je crois et que je souhaite transmettre aux nouvelles générations. »

Sa mission tient en quelques mots : insuffler du positif là où il se fait de plus en plus rare. « On n’a pas besoin de pointer du doigt que l’avenir ne sera pas joyeux, tant au niveau des droits humains qu’au niveau écologique. Ça se présente très mal. Ce dont on a besoin, c’est de donner le plus d’outils possibles aux nouvelles générations. »

Régulièrement, elle interroge les plus jeunes sur ce qu’ils souhaitent laisser derrière eux :
« De quel côté de l’histoire veux-tu être ? Que souhaites-tu que les prochaines générations pensent de ce que tu as fait durant ta vie ? Personnellement, je veux pouvoir dire que j’étais du bon côté. »

Au-delà des engagements, son horizon personnel se dessine entre deux pays. Notre quinquagénaire envisage de passer plus de temps du côté de Chaves, où elle retrouve avec beaucoup de plaisir ses amis de lycée. Et retourner y vivre ? « J’aurais du mal à m’adapter. La mentalité y reste encore très machiste. Et puis, je me suis attachée au Luxembourg. Je me sens vraiment très impliquée dans ma vie ici. Je m’intéresse au Luxembourg autant que je peux m’intéresser au Portugal. »

À l’image de la Joconde, italienne d’origine et française d’adoption, Ana Luisa Teixeira trouve sa place entre deux pays. Portugaise et Luxembourgeoise. « A local », deux fois.